Kiregnor
Il y avait quelques années, dans le pacifique sud, un peuple vivant sur l'atoll de Nikibi avait été déplacé sur celui de Kiregnor afin de permettre une série d'essais nucléaires par le Polit. Maintenant inhabité, il avait été le point de rencontre de deux hommes totalement différents, dont la destinée s'y était jouée.
Jeune homme, âgé d'à peine dix-huit ans, Natrang parcourait le monde afin d'en découvrir ses richesses et ses merveilles. Jusqu'alors il avait grandi et été élevé au sein du monastère de la Montagne Dorée par le Fang Pi Clang : sa mère avait perdu la vie en lui donnant naissance et son père, se sentant incapable de l'élever seul, l'avait confié au monastère en espérant qu'il aurait une bonne vie. Cependant son souhait n'avait pas été spécialement exaucé : la discipline y était rigoureuse, les plaisirs proscrits, et tous les élèves qui s'y trouvaient n'avaient le droit que de travailler et apprendre les techniques du kung-fu. Aucune forme de vanité n'était tolérée, il fallait constamment rester humble : Natrang en avait fait la douloureuse expérience. Habitué à être un des meilleurs de sa classe, il avait été refusé d'enseignement par un professeur qui n'avait eu que deux élèves, alors qu'il se sentait suffisamment apte et formé pour suivre cet enseignement supérieur. Blessé dans son orgueil, il racontait partout que ce professeur était un vieux fainéant qui ne faisait que passer ses derniers jours au calme : ce dernier lui proposa un duel, qu'il s'était empressé d'accepter, et cette confrontation lui valu deux mois à l'infirmerie. Il avait fait le tour du kung-fu et le meilleur professeur ne voulait pas de lui : il ne trouvait plus aucun plaisir à y rester, il voulait parcourir le monde. Alors à ses dix-huit ans, comme tout autre, on lui avait proposé de rester servir et se battre pour son clan, ou s'en aller : il avait décidé de partir, d'aller à la rencontre de différentes cultures. C'est ainsi que son voyage l'amena à Kiregnor, atoll dans lequel vivait une population indigène.
Ce jour-là Natrang, qui voyageait au hasard, arriva sur l'île : il y découvrit une faible population, les gens avaient l'air malheureux et, vu leur condition physique, semblaient affamés. Heureusement il avait beaucoup de provisions sur lui et les partagea avec eux. Alors qu'ils étaient en train de manger un jeune homme les salua, planche de surf sous le bras, et alla vers la mer lorsque plusieurs bateaux arrivèrent. Des hommes, habillés en militaires et armés, débarquèrent sur l'atoll et un gradé, escorté, alla à leur rencontre.
- Mesdames et messieurs, au nom du Polit, nous sommes venus vous déplacer. Nous allons arrêter les essais nucléaires, la zone est devenue trop dangereuse pour toute forme de vie. Nous vous emmenons à Leinjakwa, où vous serez en sécurité et protégés.
Alors que Natrang s'était levé pour aller à leur rencontre, l'homme à la planche de surf prit haut et fort la parole.
- Vous allez nous envoyer mourir ailleurs, c'est ça ? Vous pouvez au moins nous laissez ces merveilleuses vagues !
- Nous ne savons pas si vos conditions de vie seront meilleures là-bas, c'est l'atoll le plus proche et le plus sécurisé. Bon, venez avec nous.
- Vous croyez qu'on va se laisser guider comme du bétail ?
- Et que comptez-vous faire ?
- Rébellion ! Foi de Razor, on ne va pas se laisser faire !
- Soldats !
Suite à cet ordre, les soldats pointèrent tous leurs armes en direction de ces pauvres gens : leurs intentions étaient claires, la moindre négociation semblait futile. Toutes les personnes se levèrent, prirent leurs affaires et montèrent à bord du bateau. Un moment donné il ne restait que deux personnes sur la plage, Natrang et ce drôle de surfeur, entourés d'une dizaine de militaires armés. Il se sentait mal à l'aise au milieu de ce combat qui n'était pas le sien. D'un côté ça semblait bien que les essais soient arrêtés, même si c'était très certainement pour être continués ailleurs, et il était révolté à l'idée que d'autres espèces animales soient tuées pour diverses expérimentations. D'un autre côté, c'était bien que la population soit déplacée ailleurs, là où les ressources étaient plus abondantes : cependant les ressources y étaient très certainement limitées, et la famine referait surface. Il se révolta contre le gradé.
- Vous, Polit, que comptez-vous faire si ces pauvres personnes meurent à nouveau de faim dans leur nouvel habitat.
- Ce n'est pas notre problème, hélas. Nous avons des ordres, nous les suivons, c'est tout.
- Et vous n'avez pas de morale ? Vous n'avez pas de compassion envers eux ?
- Nous suivons les ordres, c'est tout.
Devant un tel mur froid et sans sentiment, il ne put rester sans réaction : sans réfléchir il saisit le gradé par le col et l'envoya voler. Les soldats commencèrent à tirer. Aidé par le surfeur, qui semblait bien affuté physiquement, ils évitèrent sans problème les balles et réussirent à les mettre tous hors d'état de nuire, les uns après les autres. Ils montèrent à bord du bateau et décidèrent de prendre le contrôle navire, afin d'emmener la population dans un autre endroit, plus propice à leur vie. Les autres militaires à bord du bateau étaient prévenus, ils s'attendaient à avoir une confrontation. Alors que son compagnon de fortune se chargeait de faire diversion, Natrang se faufila vers le poste de commandement. Un soldat était caché derrière une caisse en bois, il l'avait repéré : hop, un coup sur la tête, éliminé. Un autre près de l'entrée : hop, également éliminé sans problème. Cette infiltration se déroulait très facilement. Trop facilement. Aveuglé par l'orgueil, se sentant invincible, il pénétra dans le bâtiment, s'approcha de la barre de navigation. Il avait à peine posé la main dessus que tout à coup beaucoup de soldats, armés, firent irruption autour de lui : il fut arrêté et molesté sans problème, puis raccompagné à la passerelle d'embarquement, où Razor était les bras en l'air et l'air embarrassé. En guise de sanction ils furent abandonnés sur l'atoll avec une barque, alors que les militaires emmenaient le peuple de Razor ailleurs.
Suite à ces évènement Natrang décida de rentrer au monastère, d'une part parce qu'il était affligé par la débauche de stupidité dont il avait été témoin pendant ce voyage ; et d'autre part il reconnaissait que sa suffisance était un terrible défaut : il se jura de s'améliorer afin de défendre du mieux possible les principes de son clan, ce qui lui semblait la seule voie pour combattre ce Polit. De son côté Razor, se sentant honteux par son incapacité à ne pas avoir pu aider les siens, décida de ne pas les rejoindre : il partit à la recherche d'un groupe de surfeurs auprès desquels il pourrait s'aguerrir et militait, envers qui voulait l'entendre, pour la reprise des essais nucléaires sous-marins afin d'avoir des vagues gigantesques pour surfer.